POUR LIRE LE DEBUT DE MES ROMANS




Derrière les nuages

- Lire le début du roman

I

RECIT

On arrange aisément les récits du passé que personne ne connait plus,

comme ceux des voyages dans les pays où personne n'est jamais allé.
Marcel Proust,

A La Recherche du Temps Perdu, Le temps Retrouvé.



Je l’ai rencontrée dans un hôpital psychiatrique.

On m’avait interpellée pour animer un atelier d’écriture. Surprise, j’avais dit non.

Non, parce que je n’avais aucune expérience en ce domaine. « Vous êtes enseignante, vous saurez », c’était facile à dire. Professeur de Lettres au lycée n’amenait pas forcément à animer un atelier d’écriture ! « Vous êtes auteur, l’écriture, ça vous connaît ! » Oui, j’écrivais, j’avais eu la chance d’être éditée, mais l’écriture était pour moi une activité solitaire ! Cela ne me donnait toujours pas des qualités pour animer un atelier d’écriture !

Non, parce que le milieu hospitalier était pour moi, un milieu inconnu, qui faisait peur. Et quand on me précisa qu’il s’agissait d’un hôpital psychiatrique, ce fut l’effroi qui m’assaillit ! Je n’osai même pas demander de quels types de troubles, les patients pressentis pour cet atelier, étaient atteints. Et j’eus raison. La réponse m’eût achevée. Je déclinais l’offre. On n’en parla plus.

Quelques mois plus tard, on m’invita à un vernissage. On me remit une petite plaquette, deux œuvres flamboyantes y figuraient. Le vernissage avait lieu dans un hôpital psychiatrique. Il disposait sans doute d’une grande salle qu’il louait. Je ne savais pas encore qu’il s’agissait d’un atelier peinture au sein d’un service psychiatrique qui accueillait des adultes psychotiques.

Des patients étaient là, parlant de ce qu’ils avaient voulu faire. Au delà des mots, souvent malhabiles, l’attachement à leur peinture était criant de vérité. Un bout de leur souffrance emplissait la toile qui leur montrait qu’il pouvait en faire quelque chose. Ils n’étaient plus pour un instant, malades, victimes, mais créateurs.

Je discutai longtemps avec l’animateur de cet atelier. Il m’invita à plusieurs de ses séances. Ce fut ainsi que j’entrai en hôpital psychiatrique et que j’acceptai d’animer un petit atelier d’écriture, trois heures par semaine, le mercredi après midi.

On me présenta Claire qui demandait depuis longtemps un atelier d’écriture. Je ne voulus pas savoir quelle était sa pathologie.

Je ne voulus pas savoir. Je n’étais pas médecin. Je ne rencontrai pas une malade, mais quelqu’un qui voulait écrire et qui avait besoin d’aide dans cette activité qui l’accaparait.

Elle avait un bon niveau intellectuel, avait fait des études supérieures, une licence d’histoire de l’art. Elle était entrée à l’hôpital psychiatrique après la mort accidentelle de son compagnon. Elle avait mon âge, cinquante cinq ans et ne pouvait vivre seule. Elle avait un traitement qui l’équilibrait. J’en savais assez.

Les deux autres personnes qui venaient à cet atelier, n’étaient pas toujours les mêmes, il y avait un roulement entre trois à quatre participants qui souhaitaient, périodiquement, me poser des questions, me demander de l’aide en me soumettant des textes en prose ou de la poésie.

Je les guidai, dans leurs recherches sur une tablette. Je les encourageai. Ils étaient assez autonomes et venaient dans cette petite salle attenant à la bibliothèque de l’établissement, pour écrire en un lieu où ils ne se sentaient plus à l’hôpital. Nous passâmes de très bons moments ensemble, mais ce n’est pas d’eux dont je parlerai ensuite.

Je parlerai de Claire que j’ai peut-être aidée dans son projet d’écriture, mais qui m’a sûrement permis de réfléchir à ma vie ; elle a posé les questions essentielles à la recherche des causes de son mal-être.

La première séance de l’atelier ne serait consacrée qu’à Claire, m’annonça l’infirmier qui l’accompagnait. C’était son souhait. N’étant pas à l’aise avec les autres, elle préférait faire ma connaissance en tête à tête. Elle avait aussi beaucoup de choses à me dire, la première fois, et préférait ne pas les dire devant d’autres personnes, c’était trop personnel.

Elle entra très pâle, ne me regarda pas pendant que l’infirmier me parlait. Il sortit. Je l’invitai à s’asseoir avec moi, dans un angle de la pièce où avait été aménagé un petit salon, avec une table basse.

Je n’oublierai jamais ses yeux, lorsque relevant la tête, elle les planta dans les miens. « Je vous remercie d’avoir accepté d’animer cet atelier. Cela faisait longtemps que je souhaitais son existence. Je sais que j’ai besoin d’écrire. Quand je me mets à une table et que j’écris, je suis moins angoissée. Mais je sais aussi que j’ai besoin d’aide. » Elle avait sans doute préparé ces phrases pendant, des heures, des jours... Elle venait de les réciter sur un ton monocorde, en complète contradiction avec ses yeux emplis de détresse qui s’accrochaient à moi comme à une bouée de sauvetage.

J’étais aussi effrayée qu’elle. Elle se méprit :

- Ne craignez rien, je ne suis pas violente.

Ces paroles étaient pour moi tellement inattendues et la tension était telle, que je ne pus réfréner un fou rire. Notre premier dialogue fut un échange de rires. Rires qui nous détendirent toutes les deux. Nous pûmes alors échanger sur mes craintes, bien réelles, mais qui n’avaient rien à voir avec elle, mais avec ce qu’elle me demandait, ses attentes, que je sentais immenses et pour lesquelles je ne me sentais peut-être pas capable.

Alors elle rit, et eut ces mots incroyables qui montraient combien son projet était réfléchi depuis très longtemps :

- Ne craignez rien. Vous ne serez que la sage-femme qui m’aidera à accoucher. Accoucher de quoi, je n’en sais rien encore. Peut-être de banalités.

Après un silence elle reprit :

- Et si c’est d’un monstre, vous n’en serez pas responsable. Par contre, vous m’en libérerez.

Elle m’expliqua qu’elle avait essayé de parler avec son psychiatre, la psychologue du service, qu’elle était prête à faire un travail avec eux, mais la parole ne venait pas. Elle avait pris conscience du peu de souvenirs qu’elle avait de son enfance, de sa jeunesse. Tout était enfoui. Rien ne remontait à la surface. Elle avait la conviction qu’elle y arriverait par l’écriture. Les psy qui l’entouraient, l’y avaient encouragée.

Elle avait essayé seule, sans réussir ; elle en avait noirci des pages, sans intérêt, elle sentait bien qu’elle se censurait, elle avait besoin d’une aide qui la pousserait au-delà. Cela faisait des mois qu’elle réclamait un atelier d’écriture.

Les couleurs étaient revenues sur son visage. Sans doute aussi sur le mien. Je lui affirmai qu’elle aurait mon aide, mais ne pouvais savoir si elle serait efficace. Elle m’affirma à son tour qu’elle ferait l’archéologue, mais qu’elle ne savait où chercher et ce qu’elle cherchait ! Après un long silence elle lança, comme une boutade, « et si c’était chercher qui était important ! ».

Nous ne savions pas encore que cette recherche prendrait des années.

Elle a réussi à retrouver quelques souvenirs. Elle a accepté ce peu de souvenirs.

Elle a pu, alors commencer un travail sur elle-même, une analyse qu’elle poursuit encore aujourd’hui.

Elle va beaucoup mieux, elle est sortie de l’hôpital.

Les hasards de la vie l’ont amenée à vivre en paix, dans les Cévennes.

Elle m’a demandé de témoigner de tout ce chemin qu’elle avait parcouru, grâce à cet atelier, à l’écriture, à nos rencontres.

Là aussi, je lui ai dit que je ne savais si je pourrais remplir mon contrat. Encore une demande bien difficile. Elle me faisait confiance, je ne pouvais que réussir, selon elle.

Après notre première rencontre, même si celle-ci fut détendue, la semaine fut longue et angoissante. Sa demande était exigeante. J’étais novice. Que de questions sans réponses me suis-je posées !

J’étais déjà assise dans la pièce, dans le coin salon, quand elle entra, souriante. Elle avait un cahier à la main. Un gros cahier à spirales. Seulement quelques pages écrites. « J’en ai écrit des pages qui sont allées à la corbeille ! J’ai gardé celles là, je ne sais sur quels critères !»

Elle me précisa, en riant, qu’elle ne souhaitait pas se faire éditer, l’objectif n’étant pas de devenir écrivain mais de retrouver la parole bloquée par un passé oublié, qu’avait-il de si horrible pour qu’elle l’oubliât ?

Elle écrivait correctement, avec une orthographe sûre. Ce fut pour moi un soulagement ; sans la barrière de la langue, elle pourrait peut-être mieux y arriver, ma tâche serait plus aisée, du moins je l’espérais.

Lisant sans doute dans mes pensées, elle ajouta : « Si j’avais tant envie d’un atelier d’écriture, c’était parce que je pensais que c’était le moyen le plus approprié à la résolution de mon problème ! Je suis à l’aise dans l’écriture, elle m’apaise. Mais je tourne en rond, sortez moi de cette spirale.»

Je parcourus les premières pages. Une forêt hivernale, endormie. Une prairie couverte de givre. Une promenade en vélo le long de fossés blancs de neige. Ce n’étaient pas des souvenirs, me précisa-t-elle, mais de la fiction. Je ne lui dis pas que tous les souvenirs étaient de la fiction ; que la fiction s’appuyait sur les souvenirs. Je lui posai simplement une question banale, la première qui me venait à l’esprit :

- Vous aimez l’hiver ?

- Pas particulièrement, pourquoi ?

- Vos paysages sont hivernaux.

Elle ne s’en était pas rendu compte, elle y réfléchirait. Elle relut son cahier pendant que je discutais avec les autres.

Dès la troisième rencontre, elle revint avec un souvenir qu’elle avait pu coucher sur le papier. C’était un des rares souvenirs qu’elle avait, ma question sur l’hiver lui avait permis de retrouver des détails. C’était un bon début. Elle était heureuse ; j’étais un peu rassurée.

Elle arrivait à chaque fois avec un texte plus ou moins long, qu’elle me lisait, ou qu’elle me tendait, si l’émotion était trop forte.

De séance en séance, mes remarques, mes questions, la relançaient, lui faisaient développer les quelques souvenirs qui formaient son maigre passé, jusqu’au jour où une de mes remarques sur un mot peut-être mal approprié, pour ne pas dire un lapsus, l’amena à se souvenir d’un événement complétement enfoui.

De mots en mots, nous parcourions ce passé dans un désordre temporel qui faisait émerger d’autres souvenirs. La machine était en route. Nous allions réussir, nous en étions persuadées.

Ce fut une belle aventure de trois ans.  




ENFANCE

Le jour se levait à peine. Il était difficile de sortir du lit, il faisait froid. La cuisinière à feu continu qui chauffait les deux pièces, arrivait au bout de sa nuit, il fallait la regarnir. Elle était trop petite pour soulever la plaque en fer, le seau à charbon. Il fallait s’habiller vite pour ne pas avoir froid.

Elle réveilla sa petite sœur qui grogna, la fit s’habiller dans l’unique pièce de vie pour ne pas réveiller sa mère encore endormie dans l’unique chambre. Elle prépara le petit déjeuner froid, la casserole de lait n’avait pu se réchauffer sur la cuisinière tiède. Sa sœur grelottante refusa de boire. Ses cheveux, ce matin, étaient bien emmêlés, tant pis, elle ne voulait pas la faire pleurer.

Elles sortirent, emmitouflées, le col du manteau relevé, retenu par une écharpe, un bonnet enfoncé jusqu’aux yeux. Le sol était tout blanc, il avait neigé toute la nuit. La neige, épaisse, collante, s’infiltrait dans leurs chaussures. Sa petite sœur pleura tout le long du chemin, elle avait froid aux pieds, aux mains, aux yeux, disait-elle. Elle se laissa traîner. « Dépêche toi, je ne veux pas arriver en retard, il fera chaud à l’école. » Elle la laissa à la maternelle, traversa la rue. Elle venait d’avoir six ans, elle était maintenant à la grande école, en face.

C’était son premier souvenir de sa sœur. Elle avait beau chercher, elle ne la voyait pas bébé, ne se souvenait pas de sa naissance. Elle se souvenait de sa main froide qui s’accrochait à elle à travers les moufles en laine, qui lui transmettait les soubresauts de ses sanglots, sur le chemin glacé de l’école. Têtes baissées, elles avançaient dans le froid, le vent.

L’arrivée à l’école était toujours un soulagement. Mission accomplie. Sa petite sœur était en sécurité, au chaud. La maîtresse lui ferait enlever ses chaussures pour que ses pieds fussent secs plus rapidement. Quant à elle, peu lui importaient les pieds mouillés, elle était là, dans la chaude atmosphère de l’école, sous l’œil attentif de la maîtresse, avide d’apprendre. Elle serait un jour maîtresse.

Elle ne se souvenait pas depuis quand elle avait ce désir d’enseigner. Depuis toujours, pensait-elle. Depuis toujours, elle avait le souci de bien s’occuper des autres. La maîtresse s’occupait bien des enfants. Alors elle se souvint.

Elle n’avait pas de grande sœur à qui donner la main pour aller à l’école. Sa mère, encore endormie, lui faisait traverser la rue et la laissait partir seule. Quand elle arrivait à se mettre dans le sillon d’une maman qui accompagnait ses enfants, elle était rassurée. Quand elle se voyait seule sur le chemin, elle avait toujours l’inquiétude d’arriver en retard. Elle arrivait en nage d’avoir tant accéléré le pas. La maîtresse comprenait, l’aidait à se déshabiller, lui passait de l’eau sur le visage, lui faisait boire un verre de lait.

« Il ne faut pas marcher si vite, ne t’inquiète pas si tu es en retard, je ne te gronderai pas »

Elle se détendait, la maîtresse s’occupait bien d’elle.

« Tu es une grande fille maintenant, mais ne cours pas pour venir à l’école tu pourrais tomber. Tu restes bien sur le trottoir ? Marche près des maisons, ne descends jamais sur la chaussée quand quelqu’un arrive en face, il y a des voitures, des motos qui roulent très vite sur la rue. »

Elle aimait quand la maîtresse ne s’occupait que d’elle. Elle courrait encore, arriverait en nage pour lire l’inquiétude dans les yeux de la maîtresse.

Elle ne savait pas pourquoi sa maman ne l’accompagnait pas à l’école. Elle était fatiguée, elle dormait le matin. Elle ne venait pas la chercher à midi comme les autres mamans. Elle restait avec quelques camarades à la cantine des grands, à la grande école, en face. Les petits mangeaient dans une salle à part, une des deux maîtresses de maternelle assurait leur repas. Elle aimait bien quand c’était sa maîtresse. Elle aurait bien amené sa maîtresse à la maison.




Retour en Cévennes

Secret de famille

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Début juillet. Orageux, lourd. Les orages commençaient bien tôt cette année !

L’électricité de l’air semblait avoir une influence sur Marie, elle n’avait plus été aussi fébrile depuis bien longtemps, sans doute l’âge. Elle sourit. Si ses hormones lui jouaient encore des tours à son âge ! Elle venait de fêter ses soixante quinze ans. Une belle fête, en famille, et Pierre s’était joint à eux. C’était un peu comme son deuxième fils, non… son troisième. Il y avait tellement longtemps qu’elle n’avait revu Henri junior ! Et puis… et puis contre toute attente… enfin, n’osant plus attendre, elle attendait donc toujours ! Il y avait eu… ce coup de fil.

Une voix jeune, avec un petit accent, l’appela alors qu’elle se préparait à partir. Elle venait de s’habiller, elle voulait être belle ce soir, pour son anniversaire.

Elle avait déposé, bien à plat, au fond d’un grand panier, avec délicatesse, son gâteau qu’elle tenait à apporter chez Laurent. Cela faisait des années, depuis la disparition de son mari, qu’on fêtait son anniversaire chez son fils, et qu’elle apportait le même gâteau, celui qu’elle avait toujours fait pour les anniversaires.

La petite voix chantante lui souhaita un joyeux anniversaire en l’appelant Granny, en riant de son étonnement, enfin, de son silence. Elle finit par lui dire qu’elle était sa petite fille de San Francisco. Marie avait compris. Ce n’était pas l’étonnement qui la rendait muette, mais la sidération.

Une vague de sentiments contradictoires l’assaillait ; elle s’assit, toujours silencieuse. Combien de fois avait-elle rêvé l’appel son fils ! Elle sentait cette joie qui l’étouffait, mais n’était-ce pas plutôt une profonde colère qui montait en elle. Il fallait l’écarter, très vite, ce n’était pas le moment, cette enfant n’y était pour rien.

- Elizabeth, c’est bien Elizabeth ?

Elle savait bien que c’était Elizabeth, mais elle gagnait du temps. Respirer, reprendre ses esprits, endiguer cette colère qu’elle sentait sourdre en elle, pour ne laisser place qu’à la joie profonde qui la déstabilisait tout autant.

- Tu connais mon prénom, s’étonna la voix chantante !

Bien sûr qu’elle connaissait son prénom, elle fut sa première petite fille. Si elle n’avait reçu qu’un faire-part pour sa naissance, elle l’avait gardé précieusement dans un tiroir. Elle n’avait jamais pu y répondre, il n’y avait pas d’adresse. Les larmes montaient, serraient sa gorge, elle n’arriverait plus à dire un mot. L’enfant comprit.

- Je te passe Dad.

- Maman, joyeux anniversaire.

Heureusement, Laurent arriva. Il secourut sa mère, blême. Il prit le téléphone, s’excusa auprès de son frère pour son retard. Un appel important au moment où il quittait la maison. Bien sûr qu’elle était contente, mais aussi, très émue, tellement émue qu’elle ne pouvait parler. Il valait mieux qu’il rappelle. Ils parleraient de lui, ce soir, elle serait heureuse de lui parler demain. Il était, avec sa famille, sans aucun doute, son plus beau cadeau d’anniversaire.

Laurent ferma tous les volets, apporta un verre d’eau à Marie qui le prit en tremblant. Elle but à petite gorgée, comme font les oiseaux. Il la regardait, attendri. Il savait que sa mère souffrait de cette brouille avec son fils aîné. Henri junior avait pu rompre ce silence, sur la demande de sa fille qui voulait connaître sa grand-mère française. Silence qu’il s’était imposé. En racontant son pays à Elizabeth, il avait apprivoisé sa douleur. Ses Cévennes lui manquaient, sa mère, son frère, lui manquaient. Cela faisait des années qu’il communiquait avec Laurent sous le sceau du secret. Laurent parlerait à sa mère, ce soir, du projet de son fils aîné, il la préparerait à cette grande joie des retrouvailles.

Et demain, elle pourrait lui parler au téléphone, heureuse.

***

Une belle fête, en famille, pour ses soixante quinze ans.

Après l’émotion intense du coup de fil de sa petite fille, d’Henri junior, la joie. Laurent lui apprit qu’ils allaient venir en France. Cela faisait six mois qu’ils en parlaient, la date venait d’être arrêtée, ils arriveraient fin juillet ; elle avait trois petites semaines pour se préparer à cette rencontre. Elizabeth qui parlait français couramment, souhaitait connaître la famille de son père. Marie était heureuse, son fils avait eu le souci de parler français à cette enfant ; elle avait tant craint de ne pouvoir communiquer avec cette petite fille américaine, le jour où elle la verrait. Elle n’avait jamais douté, qu’un jour, elle la verrait.

Elle allait donc revoir son fils, connaître sa belle fille américaine qui ne parlait qu’anglais, et pouvoir échanger avec cette petite fille inconnue, sa petite fille. Elle ne savait pas encore qu’un autre projet était en marche, mais il y avait eu assez d’émotion pour aujourd’hui. Et puis, n’était-il pas plus prudent d’abord de se rencontrer. Seulement, et seulement si tout se passait bien, alors ce deuxième projet pourrait se mettre en place. Il serait temps alors, d’en parler.

Ce moment éprouvant passé, Marie reporta au lendemain sa réflexion sur ce passé enfoui, douloureux. Elle aurait toute la journée pour réfléchir ; Henri n’appellerait que demain soir, à cause de son travail et du décalage horaire. Ce soir, c’était son anniversaire qu’on fêtait.

Elle était soulagée, elle avait craint que son fils ainé ne revînt, trop tard.

Ils burent le champagne pour fêter Marie et chacun pensait, pour fêter aussi cette bonne nouvelle. Les enfants de Laurent étaient excités par le cadeau, qu’on n’offrirait, comme d’habitude, qu’au dessert. Ils avaient hâte de voir la réaction, la joie de leur grand-mère. Excités par la découverte bientôt de cette cousine qui avait à peu près leur âge ; Luc avait sept ans, son frère Loïc neuf et Elizabeth venait d’avoir dix ans.

Pierre, les enfants, Sylvie, écoutaient Marie et Laurent évoquer des souvenirs lointains dont ils étaient exclus. Ils étaient heureux qu’enfin, dans cette famille, on pût parler d’Henri devant Mamie.

Laurent avait des contacts avec son frère, depuis la naissance d’Elizabeth. Il parlait d’Henri avec ses enfants qui recevaient des messages de leur oncle, de leur cousine dont certaines tournures de phrases les faisaient rire, lorsqu’ils passaient de longs moments sur Skype. Elle riait aussi des expressions qu’ils employaient et qu’elle ne trouvait pas dans son dictionnaire. « Ce sont des régionalismes, lui avait dit son père, ça fait partie de l’odeur, de la saveur, de la beauté de mes Cévennes ». Il lui en racontait des histoires de son enfance avec sa famille française, des bêtises faites avec son frère ! Et toutes ces histoires, narrées avec la truculence de l’accent et des expressions de son pays d’origine, avaient pour cette enfant américaine, des allures de contes de fées. Il était une fois, dans un merveilleux pays, habité par des gens exceptionnels…

Un jour, il lui raconta, un feu de forêt qui était passé sur sa maison. L’enfant, encore effrayée du bruit mimé, avec force, par son père, souffle dantesque qui était passé, au galop, par-dessus l‘habitation dans laquelle ils s’étaient barricadés, ravageant tout à l’extérieur, épargnant la maison, n’ayant pas eu le temps de s’y acharner, lui dit qu’elle voulait connaître ce pays où le feu « sautait les maisons ».

Oui, elle ne devait pas oublier ces histoires car elle était, à moitié Cévenole. Il devint évident pour elle qu’il fallait que son père les amenât dans ce beau pays de son enfance ; monde imaginaire si différent de sa vie à San Francisco.

- Ici, je suis américaine. Je ne peux pas être cévenole. Là-bas, je serai cévenole, et pas à moitié ! Déjà, je parle cévenol !

- Non, tu parles français, lui avait dit son père. Mais avec mon accent !

L’enfant grandit mais les histoires continuaient. Elles étaient différentes, plus adaptées à son âge. Alors un jour, il lui parla de sa grand-mère avec laquelle il avait eu un différend. C’était pour cela qu’il avait quitté son pays, la France, sa région, les Cévennes.

Elle découvrit, sur une carte, combien ce pays était petit. Et dans ce petit pays, un autre petit pays, les Cévennes. Et pourtant, il en occupait de la place dans sa tête, dans son cœur, il était évident qu’il fallait y aller. C’était le pays de son père, le pays des histoires, et maintenant le pays des « différends » dont on ne parle pas.

Au dessert, Marie découvrit avec stupeur, son cadeau. Un ordinateur portable. Elle s’affola, elle ne saurait jamais ! On la rassura ; Loïc avait très bien initié son petit frère, il saurait venir en aide à Mamie. Elle apprit alors que les garçons communiquaient, depuis leur plus tendre enfance, avec leur oncle, leur cousine, et qu’elle pourrait en faire autant. Quand on lui précisa, qu’en plus, avec Skype, elle pourrait les voir ! Et tout cela gratuitement, juste avec un abonnement internet, elle fut subjuguée et ne douta plus qu’elle apprendrait vite avec Loïc.



Destinée de femmes

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MAMIE

- Mamie ! Mamie !

Perdue dans son fauteuil, elle est ramenée à la réalité par cette voix d’enfant.

- Mamie ! Mamie !

Elle sait qu’elle entendra encore son cri plusieurs fois, avant de la voir surgir dans la pièce. L’enfant a toujours quelque chose d’important à lui dire ou à lui demander, et cetteimportance crée, chez ce petit être, une impatience telle, que dès qu’elle a franchi la porte en fer du jardin, elle l’appelle, comme si ce cri hâtait sa course. Elle l’appelle ainsi en traversant le jardin, en parcourant la maison, jusqu’à ce qu’elle trouve sa grand-mère affairée dans un coin du vaste pavillon. Elle ne lui a jamais demandé "Mamie, pourquoi tu ne réponds pas ?"

Elle parlait à peine que, déjà du fond du jardin, elle l’appelait ainsi sans jamaisattendre de réponse. Elle accourait vers elle, un genou écorché, une brindille au bout des doigts, un insecte affolé, enfermé dans sa paume, et jamais, Mamie n’a répondu, et jamais, l’enfantn’a attendu de réponse. Et c’est ainsi, entre elles, depuis toujours ; un accord tacite, une entente harmonieuse, comme si les règles de vie dans cette maison de vacances avaient été édictées, bien avant elles, et que le seul fait d’y vivre leuren donnait la connaissance.

- Mamie ! Mamie !

Elle se prépare à accueillir l’enfant, elle sort lentementde son monde pour être toute à ce petit être qui, sans le savoir, la tire doucement dans la réalité, annoncé par son cri plein de tendresse ou d’anxiété. Le cri se rapproche. Mamie est toute à son attentemaintenant, le visage tourné vers cette porte qui, un jour, volera en éclats sous l’impatience de l’enfant, elle en est persuadée. Des pas claquent, précipités, dans le couloir, la poignée tourne, la porte s’ouvre, lentement, une tête apparaît.

- Mamie ! Je t’ai réveillée ?

- Non, ma chérie, entre !

Les paroles magiques ont été prononcées : « Non, ma chérie, entre ! » C’est ainsi, que depuis des années, Mamie accueille sa petite fille ; qu’elle arrive affolée, bousculant la porte et s’inquiétant ensuite, figée sur le palier : « Mamie, je t’ai dérangée? Mamie, je t’ai fait peur ? » ou qu’elle arrive rayonnante, forçant la porte :

- Mamie, tu as le temps de m’écouter ?

- Oui ma chérie, entre !

Elle n’a jamais frappé avant d’entrer, Mamie ne le lui a jamais reproché ; elles ont leur code. Et Mamie se prépare lentement à recevoir sa petite fille, elle sait déjà aux cris poussés, dans quel état d’esprit elle va la trouver ; oubliant ses soucis, petits ou grands, elle se met déjà, à l’unisson.

- Mamie, qu’est-ce que tu as ?

- Rien ma chérie.

Cela commence toujours ainsi, Mamie n’a jamais pu cacher ses sentiments à Sylvie ; cette enfant voit tout, sent tout. Toute petite déjà elle lui disait : « Mamie, qu’est-ce que tu as ? » Et Mamie lui répondait : « Rien, ma chérie ». Alors, l’enfant, sans rien dire, venait se coller à elle, ne bougeait plus. Mamie l’entourait de ses bras, posait sa joue sur ses cheveux qui sentaient le thym, elles ne bougeaient plus, ne parlaient pas, respiraient à peine. Au bout d’un moment, Mamie parlait. Si c’était possible, elle lui racontait ce qui l’avait contrariée ; si ce n’était pas possible, elle lui racontait une histoire. Sylvie comprenait. A la fin de l’histoire, elle savait. Mamie n’avait pu lui raconter ce qui l’avait attristée, mais elle avait su lui faire partager sa tristesse.

- Mamie, qu’est-ce que tu as ?

- Rien ma chérie.

Et, comme lorsqu’elle était toute petite, Sylvie vint se blottir dans les bras de la vieille dame. Un long silence s’écoula, elle sentait la tristesse de sa grand-mère à travers sa respiration, les frémissements de son être.

- C’est bête, tu sais !

Un long silence, suivit ces quelques mots ; jamais l’enfant n’avait rompu le silence par une question nouvelle, elle savait attendre. Elle savait que Mamie parlerait quand elle le pourrait, sa présence affectueuse apaisait sa grand-mère.

- Quand tu as ouvert la porte, j’ai eu un choc, j’avais oublié que tu avais grandi, j’étais plongée dans le passé ... et quand tu m’as appelée ...

- Je sais, moi aussi quand je t’appelle, le temps n’existe plus, j’ai six ans, dix ans...

S’ensuivit un silence plein d’émotion, les paroles étaient inutiles.

- Mamie, cette fois, c’est grave !

Leurs rires se mêlèrent.

Combien de fois, n’avait-elle pas forcé la porte de sa grand-mère, pour lui lancer d’un ton pathétique : « Mamie, cette fois, c’est grave ! » Jamais Mamie ne s’était permise de rire devant ses drames d’enfant ; au contraire, sérieusement, elle l’écoutait. Mais aujourd’hui, devant cette grande jeune fille, cette jeune femme, elle savait qu’elle pouvait rire avec elle. Elle sentait aussi que ce devait être grave, vraiment grave, tellement grave, qu’elles devaient en rire. De toute façon, quoique ce fût, elles trouveraient une solution, elles avaient toujours trouvé une solution à tout, il en serait de même aujourd’hui. C’était à son tour de se taire et d’attendre, de savoir attendre en silence, tendre silence qui protégeait sa petite fille en détresse.

Sylvie, à genoux, la tête enfouie au creux de l’épaule de sa grand-mère, les bras autour de son cou, pleurait lentement, silencieusement, se libérait de toute la tristesse accumulée, sans doute, pendant ces longs jours de silence, avant qu’elle ne rejoignît au fond du pavillon tant aimé, cette vieille dame attentive.

Une lointaine sonnerie les sortit deleur douce torpeur, elles se regardèrent et partirent du même éclat de rire. Elles étaient belles toutes les deux ! Mamie encore perdue dans le passé, Sylvie, anéantie par le présent, les joues sillonnées de traînées blanches, les yeux rougis, comme lorsqu’elle était enfant. Discrètement, le téléphone continuait à appeler, Mamie n’esquissa aucun geste, il était évident qu’elle ne répondrait pas.

- Et si c’était maman qui t’appelait !

Elles furent de nouveau secouées par le même rire espiègle. Sylvie avait grandi, mais riait toujours en une cascade sonore, cristalline, enfantine, et communicative. C’est comme cela que Mamie avait appris à rire avec elle ; quand on disait de Sylvie qu’elle avait le rire de sa grand-mère, cela les amusait, elles étaient les seules à savoir que c’était Mamie qui avait le rire de sa petite fille.

Ce téléphone avait une histoire.



Des Cévennes et des hommes

Renaissance

Lecture du début

Jour 1 et 2

Cela faisait deux jours qu’il marchait, sans rencontrer âme qui vive, sans savoir où ce chemin, suivi au hasard, allait le mener. Il marchait, heureux de retrouver cette liberté perdue depuis … si longtemps.

Heureux ? Savait-il encore ce que ce mot voulait dire ? Mais ce qui était certain, c’était qu’il faisait ce qu’il voulait, plus personne pour lui donner des ordres, le bousculer, le réveiller, l’empêcher de dormir. Il marchait, suivait ce chemin qui s’ouvrait devant lui, les yeux rivés au sol. Il suivait l’ornière sans doute creusée par l’une des roues d’un engin forestier, ravinée par les eaux de ruissellement, sans même remarquer que des bifurcations s’offraient à lui. Il montait toujours du même pas régulier, redescendait en s’inclinant un peu en arrière, remontait penché un peu en avant sans même sentir le sac à dos, léger, qui ballotait sur ses reins.

Il était parti de Nîmes, avait suivi un canal dans la ville, puis les yeux toujours rivés au sol, s’était retrouvé sur une route à grande circulation. Il y eut une averse orageuse, un poids lourd s’arrêta sans qu’il n’eût rien demandé, le chargea, lui parla tout le long du chemin. Il apprit qu’il le laisserait à Alès où il devait décharger.

Un autre camion chargeait. "Je vais à La Grand-Combe mon gars, si tu veux je te prends." Il le prit, le déposa à La Grand-Combe.

Il s’engagea sur un chemin ; il voulait être seul. Il aperçut des villages, des hameaux, il les contourna. Il coupa des routes qu’il traversa en courant, comme un lapin affolé par le bruit des moteurs qui se cachaient derrière les lacets.

Le soleil était haut, il s’arrêta, s’assit, s’adossa à un rocher. Il sentit alors le sac à dos sur ses reins, le quitta, l’ouvrit. Une bouteille d’eau en plastique, remplie à une source généreuse ; un morceau de pain, des pommes, des châtaignes, ramassées le long du chemin. Il enleva ses tennis libérant des pieds endoloris. Il se massa la voute plantaire, les chevilles, qu’il arrosa avec l’eau de source. Certes cela faisait longtemps qu’il n’avait marché pendant des heures, pendant des jours, mais il était certain aussi qu’il était mal chaussé pour parcourir ces terrains accidentés. Ses chevilles étaient enflées, douloureuses. Il les fit sécher au soleil.

Maintenant qu’il n’y avait plus le bruit de sa respiration, de ses pas qui faisaient crisser les branches mortes, les feuilles qui commençaient à tomber, il percevait au loin un bruit régulier de tronçonneuse. Il remit ses chaussures et reprit sa marche, à travers bois, guidé par le vrombissement irrégulier. Il arriva sur un chemin forestier, un homme élaguait des arbres fraîchement abattus. Il s’assit à l’écart sur des troncs entassés, l’homme lui tournait le dos et n’avait pu l’entendre approcher ; non seulement il y avait le bruit de la tronçonneuse, mais il portait aussi un casque anti-bruit. Il observait ses mouvements réguliers, sa progression le long du tronc, il attendait. Il lui demanderait quelle direction prendre pour trouver un village, un magasin qui vendait des chaussures de marche. Mais, il ne trouverait rien dans les villages, il lui faudrait redescendre en ville. Ca, il ne le voulait pas. Alors il continuerait sa route en n’empruntant que les chemins praticables avec des tennis. Mais il savait que ce n’était pas possible, il venait d’en faire l’expérience. Alors il se reposerait davantage ; c’était cela, il prendrait plus de repos pour ses pieds, ses chevilles endolories qui d’ailleurs finiraient bien par s’habituer à leur nouvelle vie. Le bucheron continuait sa besogne.

Il se leva pour faire demi-tour. Il découvrit sur le tas de rondins, dans un creux, un sac, une veste de chantier, grise et rouge, que des troncs lui avaient dérobés. Il avait eu très froid la nuit dernière. Il s’approcha, souleva la veste qui dévoila des chaussures montantes, en grosse toile, aux semelles crantées. Il se retourna, regarda le forestier, il était chaussé de grosses chaussures de travail en cuir jaune qui le protégeaient sans doute, des branches, de la scie à élaguer. Il prit les chaussures, les retourna : 44, il chaussait du 43. Cela irait. Il s’éloigna.

Il revint sur ses pas et prit la veste. Assis sur une souche, il changea de chaussures, serra bien les lacets pour maintenir fortement les pieds un peu trop à l’aise. Il chercha dans le sac à dos un plastique pour y mettre ses tennis, il trouva son vieux portefeuille. La tronçonneuse continuait à vrombir. Combien ça pouvait coûter ces chaussures, cette veste ? Elles étaient déjà bien usagées, il n’était pas bien riche ! Il sortit un billet de 20 euros, deux billets, puis il en remit un dans le portefeuille, il chercha et trouva 10 euros. Il regarda dans la direction de la tronçonneuse, l’homme était toujours dans la même position. Il ramassa une pierre, posa les billets sur le sac, posa la pierre dessus. Il repartit, soulagé.

Il marchait encore quand la nuit commença à envahir l’horizon.Il sortit la grosse veste de son sac à dos et l’enfila sur son blouson, le forestier était bien plus costaud que lui. Il regarda autour de lui, il écouta le chant de la forêt avant le chant de la nuit. Où allait-il se réfugier ? Il lui fallait trouver un abri. Il marcha vers une hauteur, coupa un sentier.

La nuit passée, il avait trouvé refuge au cœur d’un arbre frappé par la foudre, lové dans son tronc tortueux qui le coupait du monde par un rideau de branchages, jeunes pousses qui redonnaient vie à ce tronc meurtri.

Il arriva un peu essoufflé en haut de ce tertre qui surplombait une petite vallée. Les dernières lueurs du jour lui laissaient deviner des bois, des plaines, des chemins et là, à ses pieds, quelques murets de pierres sèches qui soutenaient d’anciennes terrasses de culture. Une lueur attira son regard, une lueur mouvante, entourée d’une masse sombre. Ses yeux s’habituaient à la pénombre. Là, en dessous, tapie sous des arbustes, adossée à la montagne, il y avait une construction. Une vitre balayée sans doute par des branches lui renvoyait par intermittence, le peu de lumière qu’elle réussissait à capter.

Il fit demi-tour, redescendit sur le sentier parallèle à la vallée. Allait-il le prendre à droite ou à gauche ? La nuit maintenant plus profonde ne lui permettait pas d’évaluer, après ce replat où il se trouvait, de quel côté il devait se diriger pour descendre dans cette combe. Il prit sur sa droite, il verrait bien. Le chemin traçait un cordon clair dans la masse sombre de la montagne. Il lui semblait bien qu’il montait, il n’avait sans doute pas pris le bon coté, tant pis. Le chemin vira en épingle à cheveux, et là sur sa gauche, le trou noir de la vallée, mais le mènerait-il à la construction qu’il avait devinée en contrebas !

En découvrant la vallée, il découvrit aussi le vent. Il faisait très froid, les nuages couraient vite devant la lune qui éclairait de mieux en mieux le paysage qui se dessinait petit à petit devant lui. Il buta sur une branche qui barrait le chemin. Il s’assit, sortit son opinel d’une petite poche du sac à dos et se tailla une canne de marche ; il pourrait ainsi, devant lui, fouiller à l’aveugle le sol qui restait dans la pénombre des arbres alors que la vallée prenait forme sous les rayons froids de la lune.

Il ne pouvait s’arrêter, le froid était trop intense ; il devait à tout prix trouver un abri, le chemin continuait à descendre, en lacets, vers la vallée. Un bruit confus de piétinements, de grognements, l’arrêta. Un groupe de laies suivi de marcassins traversa le chemin, en se bousculant. Malgré la fatigue, le froid, la faim, il respira profondément ; c’était la première fois depuis longtemps, qu’il se sentait bien, il sourit. Il sourit à cette vie désordonnée, bruyante, qui venait de passer devant lui ; il sourit à ce chemin, il avait donc bien fait de tourner à droite ; il sourit à ce bâton de marche qui devenait son meilleur compagnon de route ; il sourit à sa nouvelle vie.

Cela faisait deux jours qu’il fuyait les hommes. Après cinq ans de promiscuité insoutenable, il avait été libéré, libéré d’une peine qu’il n’avait pas méritée. Il eut beau crier son innocence, il s’était trouvé au mauvais endroit, au mauvais moment. Tout était contre lui. Cinq ans de rage, contre la justice, contre les hommes, contre lui. Il n’était pas devenu fou car il s’était accroché à une seule idée, ce qu’il ferait le jour de sa libération. Il se souvenait d’un récit de son grand-père avec lequel il passait les grandes vacances dans les Cévennes à Portes. Quand celui-ci en avait assez de cette société qui les écrasait, de sa retraite qui suffisait à peine après tant d’années de labeur, de sa femme que la vie avait rendue acariâtre, il disait toujours qu’il allait partir vivre comme le Paul. Le Paul, il est heureux lui. Et bien, lui aussi, il allait partir vivre, comme le Paul.

Le Paul, personne ne savait qui il était, mais il était là depuis toujours disait les anciens. Le curé avait essayé de savoir d’où il venait ; le vieux Pierre lui avait dit :« Unjouron l’a vu, c’est tout, on ne lui a jamais demandé d’où il venait. Quand on avait besoin de bras on allait le chercher, il buvait un coup avec nous sans rien dire, il souriait et il partait. Peut-être bien qu’il ne comprenait pas notre patois ! Il vivait près de Portes, dans une cabane de pierres sèches, éloignée du village. Une cabane qui setrouvait sur un terrain communal, sans doute construite un jour par un berger. Il ramassait du bois pour sa cheminée, un simple trou dans le toit, des pommes, des châtaignes, qu’il entassait pour l’hiver dans la seule pièce de l’abri. Il faisait sécher des champignons au soleil sur des pierres plates devant sa porte. Il attrapait des oiseaux. Il faisait peur aux enfants. Il ne demandait rien, il ne parlait pas, il faisait partie du décor. Il allait pleuvoir, il fallait vite ramasser les pommes de terre, on allait le chercher. Sans dire un mot, il venait, il aidait. On lui donnait quelques pommes de terre, quelques légumes de saison. On lui portait aussi des vêtements, des chaussures, qu’on allait déposer près de sa porte quand on l’avait vu s’éloigner.

Son grand père était mort et plus jamais personne ne parla du Paul. En prison, il repensa au Paul. Sa cabane, ses cueillettes, sa solitude. Il comprenait maintenant pourquoi son grand-père disait : « Le Paul, il est heureux lui ! »

Il marcha encore longtemps. Le vent tomba, il arriva devant une petite maison en ruines, envahie de ronces. Le toit effondré laissait passer la clarté de la lune ; au fond, une porte. Il l’ouvrit. Une petite pièce, creusée dans la montagne, qui avait dû servir de garde-manger, de cave. Des planches habillaient les parois, certaines étaient branlantes, l’une résista à sa poussée ; il enleva ses chaussures qui calèrent la porte avec son sac à dos. Il s’allongea sur cette planche.




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